Place de Clichy – 8:20.









Le narrateur et la lectrice de “Nous Deux” .


Cette femme est une icône métaphysique. Elle est toujours assise à la même place à l’aller. Je n’ai pas la chance de la voir sur son trajet de retour. Mais mon agnosticisme me pousse à croire qu’elle est aussi assise à la même place, sans pouvoir me l’expliquer bien sûr. D’autant plus qu’elle est douée d’ubiquité. Tout à fait ! Elle est présente sur toutes les lignes de bus de France et de Navarre à la même heure, chaque matin. À ce point, j’entends les ricanements. Il est facile de dire que l’on rencontre les mêmes genres de personnes dans les transports en commun. Je ne le nie pas. À peu près toutes les classes socioprofessionnelles sont présentes dans un transport en commun et chacune répond à ses propres codes d’identification, sinon elle ne serait pas classifiée ! Et le premier code, c’est le style vestimentaire : l’employé de banque en costume gris clair en polyester (si possible chemise « criarde » jaune, rose ou saumon.). L’enseignant âgé, universitaire sûrement, en velours et pieds-de-poule vieilli et informe. L’étudiante déguisée en retour de Katmandu, certainement à pieds, vues les couleurs passées …

Non, ici, il n’est pas question de signes extérieurs ou d’extension signifiante type cabas, besace ou petits chiens en laisse. On est face à un phénomène démultiplié. Il faut prendre le temps de la regarder.

Elle est assise à une place unique de couloir. Elle est voûtée. Arc-boutée sur son journal, lui-même posé sur son vieux sac noir, en faux cuir passablement élimé. Elle porte un gilet de laine blanche écrue ou pastel (plutôt dans les mauves) sur une robe à fleur. Elle est rousse, auburn, enfin une coloration artificielle quasi indéfinissable. Elle a un physique plutôt poupin. Elle est souvent rougeaude d’ailleurs. Elle passe son temps à faire des allers-retours entre son magazine et les autres usagers. Vous la visualisez ?

Mais surtout elle lit. Elle lit assidûment un roman-photo. Vous savez ces vignettes mal cadrées et de couleurs surexposées ou s’étalent la vie trépidante d’Evelyne dont le cœur balance entre Alain, son mari et Gérard, le beau Gérard qu’elle croise à l’envi au bureau, sur le palier ou chez le boucher. Et surtout, il y a Chantal, celle qu’Evelyne prenait pour sa confidente et qui semble avoir des vues sur son mari. Chienne de vie !

Notre lectrice entre allègrement par effraction dans les vies de tous ces personnages inanimés. Elle les scrute, invisible mais assise aux premières loges du déchirement intersidéral dans lequel sont tombés les protagonistes du drame historique qui se déroule sur des kilomètres de papier glacé.

Vous avez déjà regardé un roman-photo ? Le ridicule des situations. L’air figé des personnages. L’intrigue forcée et usant de grosses ficelles pour éviter au lecteur de s’apercevoir que ladite intrigue brille par son absence ? Tout cela est grotesque et semble si faux qu’il devrait pousser tout lecteur normalement constitué à ricaner dès la deuxième bulle … Cependant, avez-vous noté comme les lieux et les personnages étaient familiers à force d’être communs ? Non ? Vous n’avez jamais fait attention ou même lu un roman-photo ?

Alors prenez le temps un jour de le faire et si vous êtes doté d’une intelligence égale ou supérieure à la moyenne, vous allez être vraiment troublé de vous apercevoir que c’est votre vie que le journal dévoile effrontément à votre insu et pour le plus grand bonheur de ses lecteurs ! Vous ne me croyez pas ? Il est clair que ce n’est pas vous en photo ni les lieux ou les gens que vous fréquentez. C’est encore plus sournois, tout a été masqué, travesti pour mieux vous endormir. Et pourtant tout est là : le collègue de bureau vantard. La voisine en embuscade sur son palier ou derrière les rideaux de sa cuisine, l’amie de votre compagne trop envahissante. L(e)a be(au)lle inconnu(e) que vous croisez tous les jours (dans le bus, Cf. chapitre « la guest star »). Et le pote toujours de bon conseil, et la secrétaire érotomane … Oui, ils sont tous là et il révèle aux autres vos incertitudes, vos faiblesses, vos turpitudes. Pourquoi croyez-vous qu’il y ait toujours des gens dans le bus pour vous scruter à la volée, l’air inquiet ou méfiant ? Simplement parce qu’ils vous ont reconnu, et par là même, se demandent si vous avez aussi fait le rapprochement. Ils savent lire entre les lignes eux. Et la faute à qui ? Le magazine ? Non, le faute est imputable à la lectrice qui a fait entrer dans le bus l’ouvrage maléfique. Car si elle le lisait sur son lieu de travail, il n’y aurait aucune importance, elle n’est pas dans la même société que vous. Tout du moins ne le savez-vous pas.

Mais là, elle emprunte le même bus que vous. Elle est au milieu de connaissances communes : tous les autres usagers. Et elle porte la discorde entre vous. Pourquoi devrait-il savoir que vous entretenait une liaison – certes platonique – avec votre voisin(e) de palier ? Il est normal qu’ils vous regardent avec un regard réprobateur : vous vivez en couple et malgré cela, vous trompez honteusement votre conjoint(e).

Maintenant, regardez-la bien cette charmante femme rondouillarde. Elle sourit la plupart du temps. Je vous arrête tout de suite, elle ne se moque pas de vous. Au pire, est-elle condescendante … Non, elle est heureuse, voilà tout. Elle tient entre ses mains la vie d’autres. Et elle la parcourt à loisir. D’ailleurs, cela fait plusieurs jours qu’elle revient sur la même page, vous savez, celle où votre conjoint(e) et vous-même êtes en train de vous engueuler copieusement sur la destination des prochaines vacances aoûtiennes … Elle se nourrit de ces vies d’autant plus aisément qu’elle a voué sa vie à ces indiscrétions. Elle-même n’a plus de vie, et depuis longtemps. J’ai une vie. Vous avez une vie. Votre passage dans ce bus est le simplement prétexte à rejoindre un lieu de travail, un être cher ou simplement la possibilité de vous rendre au marché. Il nous arrive des évènements plus ou moins plaisants. Nous considérons ces phénomènes provoqués ou subis comme autant de séquences composant notre vie. La lectrice e Nous Deux a consciemment abdiqué sa vie, bien qu’elle en ait une, comme vous et moi. Simplement, sa vie, à l’image du transport dans lequel nous nous trouvons est déléguée.

Cela mérite explication :

La lectrice subit son existence sur un mode quasi-automatique afin de se consacrer pleinement à l’étude de la vie des autres. Et spécifiquement, à la vie de ceux qui ont une vie sans commune mesure avec celle qu’elle refuse de regarder : la sienne. Cette attitude prend corps dans son appétit vorace à se rassasier de lectures dites « people » et d’émissions de télé-réalité. Mes origines campagnardes me poussent à formuler une comparaison animalière : à l’image de la pie attirée par tout ce qui brille, la lectrice est fascinée par toute existence clinquante.

Je sens mon lecteur vouer au mépris cette petite femme désemparée et perdue, noyée dans le grand maelström mécanisé qui rythme son quotidien à commencer par son trajet matinal … Quelle erreur ! Honte sur vous ! Faites preuve de pénitence, baissez donc la tête et fustigez vous, intérieurement, silencieusement, religieusement. Ainsi contrit, levez donc les yeux avec révérence sur cette petite femme. Vous prenez conscience ? Cette femme est une déesse ! Une démiurge ! Un être divin. On abat des centaines d’arbres à tour de bras pour lui permettre d’assouvir sa curiosité malsaine. On lui dévoue des centaines de pigistes et stagiaires pour contenter son appétit d’anecdotes. Des armées de diplômés de grandes écoles commerciales s’échignent à faire fructifier les milliards qu’elle épargne ou qu’elle dépense. Et Dieu merci, nous ne sommes qu’en France et non aux Etats-Unis ! Là-bas, un battement de ces faux cils fait trembler tout le pays ! Non, elle n’est pas une parmi des milliers, représentante d’une caste qui faisait vibrer Valéry Giscard d’Estain . Non, elle est unique ! Il n’y en a pas deux. Le consensus né depuis l’après-guerre en a fait l’élue. Elle a l’air dépassée. Oubliée par le nouveau millénaire. L’ère des nouvelles technologies l’a laissé sur le carreau ? Que nenni. Elle est une déesse, élevée au rang suprême, placée sur le socle indéboulonnable du sommet de notre société.

L’enfant roi ? Le cadre supérieur au pouvoir d’achat croissant ? Non !

La ménagère de plus ou moins cinquante ans. On parle d’elle tous les jours à la télévision, elle a même envahi la presse écrite, elle est devenue une tendance-étalon. Elle travaille ou non … Qu’importe, elle dirige tout. Elle gère notre société de A à Z. Elle s’occupe de son ménage dans tous les sens du terme : l’habitation, la sustentation, la progéniture. Elle décide de l’éducation, des vacances, de l’équipement, des fréquentations …

Et vous, vous regardez l’air goguenard votre matrice qui prenait ce bus bien avant vous et y sera encore après votre mort.

Notre société est née matriarcale. Elle le redevient à grand renfort de publicités, d’informations, de concepts économistes …

On me rétorquera que les publicités mettent en avant de belles et jeunes femmes à des années-lumière de notre lectrice un peu flapie, fripée, frappée d’une certaine sur pondération … Et alors. Elle est le schéma primitif. Elle est la chrysalide de la future lectrice du vingt-et-unième siècle. Regardez la : Elle fait des U.V. Elle s’est inscrite dans une salle de gym. Avec son bougon de mari, elle part au club Med s’adonner aux joies de vacances ludiques et pleines d’activités physiques. Elle va bientôt conquérir la beauté et la jeunesse infinies. Et là, messieurs les phallocrates, les machos, nous entendrons sonner le glas de nos prérogatives masculines. Elle nous aura dépouillé de tous nos apanages. Il ne nous restera plus que le rôle de modèles pour d’innommables romans-photos. Nous serons relégués à la vile activité d’amant consort, vidés de toute substance séminale par une médecine acquise à la cause de notre lectrice et qui lui fournira sans passer par la case « spermatozoïde » des clones de lectrice !

Quoi ? Je délire ? Je suis on ne peut plus conscient. Je ne passe pas mon temps dans le bus à me laisser porter. J’observe, je consigne. Je vous rends mon constat. On rigole, on badine et pendant ce temps, le monde tourne autour de quelques mètres de papier glacé et deux agrafes.


La lectrice a gagné. Et le bus avance.